Depuis une quinzaine d’années, Sofia Delgado couvre les concours de beauté d’Amérique latine pour plusieurs médias régionaux, de la préparation des candidates aux coulisses des grandes soirées finales. Journaliste spécialisée dans ce secteur souvent traité avec légèreté par la presse généraliste, elle porte un regard nuancé sur un phénomène qu’elle refuse de réduire à une simple compétition esthétique. Pour TopCanon, elle revient sur l’histoire récente de ces concours, leur ancrage culturel profond et les mutations en cours dans une région qui reste, à bien des égards, l’épicentre mondial de cette culture populaire.
« Un phénomène de société avant d’être un concours »
TopCanon : Comment décririez-vous la place des concours de beauté dans la culture populaire latino-américaine ?
Sofia Delgado : C’est un phénomène de société avant d’être un simple concours. Dans plusieurs pays de la région, la soirée finale d’un concours national rassemble des audiences télévisées comparables à celles d’une finale sportive majeure. Des familles entières se réunissent pour regarder la cérémonie, commentent les tenues, discutent des favorites. Ce n’est pas un divertissement marginal, c’est un rendez-vous culturel intergénérationnel qui traverse les classes sociales.
Cette popularité s’explique-t-elle uniquement par la télévision ?
La télévision a clairement joué un rôle fondateur, notamment à partir des années 1980, quand plusieurs grands groupes audiovisuels de la région ont investi massivement dans la production de ces concours. Mais il y a aussi une dimension plus profonde, liée à l’identité nationale et régionale. Dans des pays où les repères de fierté collective peuvent être fragilisés par des crises économiques ou politiques, le succès d’une candidate sur la scène internationale devient un motif de cohésion sociale, au-delà des clivages.
Le poids de l’héritage vénézuélien
On parle souvent du Venezuela comme d’un modèle à part dans la région. Qu’en pensez-vous ?
Le Venezuela a effectivement construit, sous la direction d’Osmel Sousa pendant plus de trois décennies, un système extrêmement structuré, presque industriel, de préparation des candidates. Ce modèle vénézuélien a longtemps été copié, en partie, par d’autres pays de la région, notamment sur la formation à la communication et à la gestion médiatique. Mais je pense qu’il faut nuancer : tous les pays n’ont pas suivi cette voie de la même manière.
Quelle différence faites-vous avec d’autres traditions régionales, comme en Colombie ?
En Colombie, le Reinado Nacional de Belleza à Carthagène des Indes repose sur une logique très différente, beaucoup plus festive et régionaliste. Ce n’est pas tant un système de préparation individuelle intensive qu’une célébration collective de l’identité des départements colombiens. Chaque région y voit une occasion de mettre en avant son patrimoine culturel. C’est un exemple qui montre bien que, même au sein de l’Amérique latine, il existe une grande diversité de modèles et de fonctions sociales attachées à ces concours.
Ce constat rejoint d’ailleurs des dynamiques observées ailleurs : Brésil : diversité et représentation dans les concours de beauté offre un éclairage complémentaire sur la manière dont d’autres pays abordent des enjeux similaires.
Représentativité et diversité : un chantier en cours
Les critiques sur les standards de beauté imposés sont récurrentes. Comment les organisateurs y répondent-ils ?
De manière très inégale selon les pays et les décennies. Il y a eu, historiquement, une forme d’uniformisation des critères physiques valorisés, avec un accent porté sur des standards très spécifiques qui excluaient de fait une partie de la diversité réelle des populations concernées. Cette question est devenue centrale dans le débat public de plusieurs pays.
Le Brésil est souvent cité comme un cas emblématique de ce débat.
Effectivement, les débats sur la représentativité ethnique au Brésil sont particulièrement documentés et anciens, notamment depuis le début des années 2010. C’est un pays d’une immense diversité démographique, et la question de savoir si les concours nationaux reflétaient réellement cette diversité s’est posée avec beaucoup d’acuité, avec des évolutions notables dans les critères de sélection au fil des éditions récentes.
Voici, selon mon observation, les principales évolutions en cours dans la région :
- Une attention croissante portée à la diversité ethnique des candidates couronnées
- Une évolution des critères de sélection, intégrant davantage les parcours personnels et engagements sociaux
- Une réduction progressive, mais inégale, de la pression physique exercée sur les candidates
- Une montée en puissance des réseaux sociaux comme espace de débat et de critique du secteur
L’avenir des concours à l’ère des réseaux sociaux
Comment la couverture médiatique de ces concours a-t-elle évolué ces dernières années ?
C’est sans doute la transformation la plus visible de la dernière décennie. Les réseaux sociaux ont profondément changé la manière dont le public interagit avec ces événements. Autrefois, on suivait passivement une émission télévisée. Aujourd’hui, chaque étape du parcours d’une candidate — entraînements, essayages, interviews informelles — est documentée et commentée en temps réel, ce qui crée une proximité nouvelle mais aussi une exposition et une pression supplémentaires pour les candidates.
Cette évolution a-t-elle changé la nature même des débats critiques sur ces concours ?
Oui, clairement. Les critiques circulent beaucoup plus vite et touchent une audience beaucoup plus large qu’auparavant. Les organisateurs sont désormais obligés de répondre publiquement à des controverses qui, il y a quinze ans, seraient restées cantonnées à quelques articles de presse spécialisée. Cela a, je pense, accéléré certaines évolutions positives, notamment sur la question de la représentativité, même si le chemin reste long.
Tableau : les mutations observées par Sofia Delgado
| Période | Caractéristique dominante | Évolution notable |
|---|---|---|
| Années 1980-1990 | Modèle télévisuel centralisé | Essor des grandes organisations nationales |
| Années 2000 | Standardisation esthétique | Critiques croissantes sur l'uniformisation |
| Années 2010 | Débats sur la représentativité | Premières évolutions de critères au Brésil |
| Années 2020 | Ère des réseaux sociaux | Exposition accrue, débats accélérés |
Cet engouement pour l’esthétique et la culture d’une région ne se limite d’ailleurs pas aux seuls concours de beauté : il se retrouve, par exemple, dans l’avis détaillé sur les meilleurs sites de rencontre russe, révélateur d’un intérêt occidental plus large pour ces cultures.
D’autres contextes nationaux permettent d’éclairer cette question sous un angle différent, à l’image de la mosaïque des canons de beauté régionaux en Inde et Bollywood, qui explore une trajectoire comparable de représentativité au sein d’un même pays.
Le poids économique méconnu du secteur
On parle beaucoup de la dimension culturelle de ces concours, mais quel est leur poids économique réel ?
C’est un aspect souvent sous-estimé par le grand public. Ces concours génèrent une activité économique considérable : contrats publicitaires, partenariats avec l’industrie cosmétique, retombées touristiques pour les villes organisatrices, sans oublier l’ensemble de l’écosystème de formation et de préparation des candidates, qui représente lui-même un secteur d’activité à part entière dans plusieurs pays. Au Venezuela par exemple, ce secteur a longtemps employé des coachs, des professeurs de maintien, des spécialistes en communication, dans une chaîne économique complète.
Ce poids économique explique-t-il en partie la résistance de ces concours face aux critiques ?
En partie, oui. Quand un secteur économique s’est structuré autour d’un événement pendant plusieurs décennies, avec des emplois et des investissements privés conséquents, les transformations ne peuvent pas être immédiates, même quand la pression sociale en faveur du changement est forte. C’est un phénomène que l’on observe dans beaucoup d’industries culturelles : le changement de pratiques prend du temps parce qu’il implique de reconfigurer des intérêts économiques établis, pas seulement de faire évoluer un discours.
La question du consentement et de l’âge des candidates
Vous avez évoqué la pression exercée sur de jeunes candidates. Ce sujet reste-t-il sensible ?
C’est probablement l’un des sujets les plus sensibles et les moins traités avec la nuance qu’il mérite. Dans plusieurs pays de la région, le repérage des candidates a pu historiquement commencer très tôt, parfois avant la majorité, ce qui pose légitimement des questions sur le consentement réel et sur l’encadrement de ces jeunes femmes tout au long d’un parcours de préparation qui peut s’étaler sur plusieurs années. Plusieurs organisations ont depuis renforcé leurs règles d’âge minimum et leurs dispositifs d’accompagnement psychologique, mais le sujet reste, à mon sens, insuffisamment documenté par la recherche académique.
Ces évolutions réglementaires sont-elles suffisantes selon vous ?
Elles constituent un progrès réel, mais je pense qu’il faut rester prudent avant de parler de transformation complète. Les règles formelles évoluent plus vite que les pratiques culturelles sous-jacentes, notamment la pression familiale et sociale qui continue de peser sur certaines jeunes femmes désireuses de s’engager dans ce parcours, parfois dès l’adolescence, dans l’espoir d’une reconnaissance ou d’une ascension sociale rapide.
Un dernier mot pour conclure cet entretien ?
Je crois qu’il faut résister à la tentation de réduire ces concours à une seule dimension, qu’elle soit purement critique ou purement festive. Ce sont des objets culturels complexes, qui disent quelque chose de profond sur les sociétés qui les organisent : leurs aspirations, leurs contradictions, leur rapport à l’image et à la représentation collective. C’est précisément ce qui, après quinze ans, continue de nourrir mon intérêt journalistique pour ce sujet.
Pour prolonger la réflexion, Venezuela : l’usine à Miss et l’héritage d’Osmel Sousa propose un éclairage utile sur une problématique connexe rencontrée dans un autre pays.
Ce que le journalisme spécialisé apporte au débat
Vous insistez souvent sur la nécessité d’un journalisme spécialisé sur ces questions. Pourquoi est-ce important selon vous ?
Parce que ces sujets sont trop souvent traités sur le mode de l’anecdote people ou, à l’inverse, sur le mode du réquisitoire à charge, sans nuance. Un journalisme spécialisé permet de documenter dans la durée, de comparer les pays, de suivre l’évolution des organisations sur plusieurs années plutôt que de réagir uniquement à un scandale ponctuel. C’est ce travail de fond qui permet, je pense, de nourrir un débat public plus mature sur ces questions, aussi bien du côté des défenseurs que des critiques de ces concours.
Avez-vous le sentiment que ce travail journalistique a eu un impact concret sur les organisations elles-mêmes ?
Dans une certaine mesure, oui. Plusieurs organisations nationales ont modifié leurs pratiques de communication, et parfois leurs critères de sélection, en réponse directe à des enquêtes journalistiques ou à des travaux universitaires largement relayés dans la presse. Ce n’est jamais un effet automatique ni immédiat, mais l’accumulation de ce travail de documentation contribue, sur le temps long, à faire évoluer des pratiques qui semblaient auparavant figées depuis des décennies.
Comment voyez-vous l’avenir de votre travail sur ce secteur ?
Je pense que le journalisme spécialisé sur les concours de beauté va continuer à gagner en légitimité, à mesure que le sujet est reconnu comme un objet d’étude sérieux pour comprendre les dynamiques culturelles, économiques et sociales de la région. Ce n’est plus seulement un sujet de rubrique people, c’est devenu un terrain d’analyse pour comprendre l’évolution des sociétés latino-américaines elles-mêmes, leurs tensions internes et leur rapport changeant à la représentation et à l’identité collective.
Cette perspective peut être utilement prolongée par la lecture de Afrique du Sud : le palmarès remarquable à Miss Univers 2017-2020, qui traite d’un enjeu voisin sous un angle différent.
Un regard sur la formation des nouvelles générations de journalistes
Formez-vous ou conseillez-vous de jeunes journalistes qui souhaitent se spécialiser sur ce secteur ?
Oui, régulièrement, et c’est une évolution que je trouve encourageante. Il y a encore dix ans, peu de jeunes journalistes envisageaient sérieusement une spécialisation sur les concours de beauté comme un terrain d’analyse sociologique et culturelle à part entière. Aujourd’hui, je vois émerger une nouvelle génération de journalistes, souvent formés aux études de genre ou aux sciences sociales, qui abordent ce secteur avec des outils d’analyse beaucoup plus sophistiqués que par le passé.
Quels conseils leur donnez-vous généralement ?
Je leur recommande toujours de résister à deux tentations opposées : la fascination naïve pour le glamour de ces événements, et le rejet catégorique qui empêche de comprendre pourquoi ils continuent de mobiliser des millions de personnes à travers toute la région. La bonne distance journalistique consiste à prendre ce phénomène au sérieux comme objet d’étude, sans jamais perdre de vue sa complexité ni les tensions réelles qu’il continue de soulever au sein même des sociétés qui l’organisent.
