Les concours de beauté africains contemporains empruntent volontiers aux traditions vestimentaires, capillaires et ornementales du continent, sans toujours en restituer la profondeur culturelle. Pour mieux comprendre ce qui se joue derrière une parure ou une coiffure rituelle portée sur un podium, nous avons interrogé Pr Aminata Ba, anthropologue spécialiste des rituels de beauté ouest-africains. Son travail de terrain, mené depuis plusieurs années auprès de communautés d’Afrique de l’Ouest, éclaire d’un jour nouveau la manière dont ces traditions circulent, se transforment et parfois se diluent au contact de l’industrie des concours.
« Une parure n’est jamais neutre »
TopCanon : Pr Ba, vous étudiez les rituels de beauté ouest-africains depuis plusieurs années. Qu’est-ce qui vous a menée vers ce terrain de recherche ?
C’est d’abord une question de transmission familiale et communautaire. J’ai grandi en observant des femmes de ma communauté se préparer pour des cérémonies importantes, et j’ai très tôt compris qu’aucun de ces gestes n’était anodin. Une parure, une coiffure, un tissu porté à une occasion précise racontent une appartenance, un statut social, parfois une étape de vie. En tant qu’anthropologue, j’ai voulu documenter cette grammaire symbolique avant qu’elle ne se dilue sous l’effet de la mondialisation des références esthétiques.
Concrètement, quels types de rituels étudiez-vous ?
Mon travail porte principalement sur trois dimensions : les coiffures rituelles, qui marquent des transitions de vie ou des statuts sociaux dans plusieurs communautés ouest-africaines ; les textiles traditionnels, dont les motifs et les couleurs peuvent avoir une signification précise selon les régions ; et les parures corporelles, qu’il s’agisse de bijoux, de scarifications décoratives ou de peintures rituelles, qui accompagnent certaines cérémonies.
| Dimension étudiée | Ce qu'elle signale socialement |
|---|---|
| Coiffures rituelles | Statut marital, âge social, appartenance ethnique |
| Textiles traditionnels | Origine régionale, occasion, rang social |
| Parures corporelles | Étape de vie, cérémonie, lignage |
Traditions et concours contemporains : une rencontre ambivalente
Comment ces traditions se retrouvent-elles aujourd’hui dans les concours de beauté africains ?
De manière très variable. Certains concours nationaux investissent sérieusement dans des étapes dédiées à la tenue traditionnelle, avec un accompagnement de stylistes et parfois de conseillers culturels qui veillent à une restitution fidèle des codes vestimentaires régionaux. D’autres se contentent d’une utilisation plus superficielle, où la tradition devient un simple costume, déconnecté de sa signification d’origine. C’est cette différence de traitement qui m’intéresse particulièrement dans mes recherches actuelles.
Vous employez le terme de « folklorisation ». Que recouvre-t-il exactement ?
La folklorisation, c’est le processus par lequel un élément culturel est extrait de son contexte social et rituel pour devenir un simple signe visuel, souvent exotisé, destiné à un public extérieur. Quand une coiffure rituelle est portée uniquement pour son effet spectaculaire, sans que la candidate ni le public ne comprennent sa signification originelle, on assiste à une forme de folklorisation. Ce n’est pas nécessairement condamnable en soi, mais cela mérite d’être nommé et interrogé.
Existe-t-il des exemples de concours qui, selon vous, réussissent cette restitution avec justesse ?
Oui, plusieurs concours nationaux ont mis en place des collaborations directes avec des artisans, des créateurs textiles et parfois des figures communautaires reconnues, pour que la présentation en tenue traditionnelle s’accompagne d’une explication du sens culturel de chaque élément porté. Ce type de démarche transforme une simple séquence de podium en véritable moment de transmission culturelle, ce qui change complètement la portée de l’exercice pour le public comme pour la candidate elle-même.
Ce constat rejoint d’ailleurs des dynamiques observées ailleurs : Afrique du Sud : le palmarès remarquable à Miss Univers 2017-2020 offre un éclairage complémentaire sur la manière dont d’autres pays abordent des enjeux similaires.
Le retour des textures naturelles, un signal culturel fort
Vous suivez également de près le mouvement de valorisation des cheveux naturels dans l’industrie beauté africaine. Quel lien faites-vous avec vos recherches sur les coiffures rituelles ?
C’est un lien direct. Pendant longtemps, l’industrie de la beauté sur le continent a valorisé des standards capillaires largement importés, au détriment des textures naturelles africaines. Le mouvement actuel de réappropriation des cheveux naturels participe d’un mouvement plus large de réaffirmation identitaire, qui rejoint directement mes travaux sur les coiffures rituelles traditionnelles. On observe aujourd’hui des candidates qui choisissent délibérément de porter des coiffures inspirées de traditions ancestrales, avec une intention culturelle assumée plutôt que comme un simple choix esthétique.
Diriez-vous que ce mouvement est homogène sur l’ensemble du continent ?
Absolument pas, et c’est important de le souligner. Les dynamiques observées en Afrique de l’Ouest ne sont pas superposables à celles que l’on peut observer en Afrique de l’Est ou australe. Chaque région a ses propres traditions, ses propres tensions entre modernité et héritage culturel. Des évolutions intéressantes se dessinent par exemple du côté de l’Éthiopie, du Kenya et du Sénégal, avec des trajectoires très différentes selon le tissu industriel et médiatique de chaque pays.
Ce que les concours révèlent des sociétés qui les organisent
Selon vous, que nous apprennent finalement les concours de beauté sur les sociétés africaines contemporaines ?
Ils sont un miroir, parfois déformant, parfois révélateur, des tensions identitaires que traversent ces sociétés. On y voit la coexistence, parfois conflictuelle, entre une aspiration à des standards esthétiques mondialisés et une volonté de réaffirmer des identités culturelles propres. Les organisateurs de concours, qu’ils en aient conscience ou non, arbitrent en permanence entre ces deux logiques.
- Une tension entre standards esthétiques mondialisés et affirmation identitaire locale
- Un arbitrage permanent assumé par les organisateurs de concours
- Une vigilance croissante du public, en particulier sur les réseaux sociaux
Un dernier mot pour les lecteurs qui découvrent ce sujet ?
Je les invite à regarder au-delà du spectacle. Derrière chaque tenue traditionnelle portée sur un podium se cache une histoire, une communauté, parfois des débats internes sur la manière dont cette tradition doit être représentée publiquement. C’est cette complexité que j’essaie de documenter, avec la conviction que les concours de beauté africains, loin d’être de simples événements de divertissement, sont aussi des lieux de négociation culturelle à part entière.
Cet engouement pour l’esthétique et la culture d’une région ne se limite d’ailleurs pas aux seuls concours de beauté : il se retrouve, par exemple, dans l’avis détaillé sur les meilleurs sites de rencontre russe, révélateur d’un intérêt occidental plus large pour ces cultures.
D’autres contextes nationaux permettent d’éclairer cette question sous un angle différent, à l’image de Éthiopie, Kenya, Sénégal : les nouvelles scènes de la beauté, qui explore une trajectoire comparable.
Le rôle des organisatrices dans la préservation des traditions
Vous évoquez souvent le rôle des organisatrices de concours dans la manière dont les traditions sont mises en scène. Pouvez-vous préciser ce point ?
Les organisatrices de concours jouent un rôle de médiation essentiel, souvent sous-estimé. Ce sont elles qui décident, en amont, quelles traditions seront mises en valeur, avec quels partenaires artisanaux, et selon quel niveau d’exigence culturelle. Certaines organisatrices, que j’ai pu rencontrer dans le cadre de mes recherches, sont extrêmement soucieuses de la justesse de la restitution et consultent des figures communautaires reconnues avant de valider une tenue ou une coiffure. D’autres accordent moins d’importance à cette dimension, davantage préoccupées par l’impact visuel immédiat sur les réseaux sociaux.
Cette différence d’approche crée-t-elle des tensions au sein même de l’organisation des concours ?
Oui, et ces tensions sont rarement rendues publiques mais elles existent bel et bien en coulisses. Il n’est pas rare que des artisans ou des conseillers culturels expriment des réserves sur la manière dont une tradition est présentée, estimant que la mise en scène finale trahit ou simplifie excessivement la signification d’origine. Ces débats internes, bien que peu médiatisés, sont pourtant essentiels pour comprendre comment évoluent, d’une édition à l’autre, les choix esthétiques des concours.
Diriez-vous que le public africain lui-même est sensible à ces questions ?
De plus en plus, oui. On observe, notamment sur les réseaux sociaux, une génération de spectateurs et de spectatrices particulièrement attentive à la manière dont les traditions sont représentées, prompte à signaler les approximations ou les erreurs de restitution culturelle. Cette vigilance du public exerce une forme de pression positive sur les organisateurs, qui savent désormais qu’une restitution jugée maladroite ou irrespectueuse peut susciter une controverse importante.
Anthropologie et industrie du divertissement, une collaboration encore rare
Travaillez-vous directement avec des concours de beauté dans le cadre de vos recherches ?
J’ai eu l’occasion de collaborer ponctuellement avec certains concours régionaux, en tant que consultante sur des questions de restitution culturelle. Ce type de collaboration entre chercheurs en sciences sociales et organisateurs d’événements grand public reste cependant encore rare sur le continent, faute de moyens dédiés et parfois faute de reconnaissance mutuelle entre ces deux mondes qui se côtoient sans toujours bien se comprendre.
Souhaiteriez-vous que ce type de collaboration se développe davantage à l’avenir ?
Absolument. Je pense que les concours de beauté africains gagneraient beaucoup à intégrer plus systématiquement une expertise anthropologique dans la conception de leurs séquences consacrées aux traditions. Cela permettrait d’éviter certains écueils de folklorisation que j’évoquais plus tôt, tout en offrant aux candidates elles-mêmes une meilleure compréhension du sens des éléments culturels qu’elles portent sur scène. C’est un travail de fond qui demande du temps et des moyens, mais qui me semble essentiel pour que ces concours continuent de jouer pleinement leur rôle de vitrine culturelle, et non de simple spectacle.
Pour prolonger la réflexion, Nigeria : Nollywood, tremplin médiatique des reines de beauté propose un éclairage utile sur une problématique connexe rencontrée dans un autre pays.
La transmission intergénérationnelle, un enjeu de fond
Vous insistez beaucoup sur la notion de transmission dans vos travaux. Pourquoi ce concept vous semble-t-il si central ?
Parce que les rituels de beauté que j’étudie ne survivent que s’ils sont transmis, génération après génération, par des figures qui en détiennent le sens profond : mères, grand-mères, tantes, mais aussi artisans spécialisés dans certaines techniques textiles ou capillaires. Or cette chaîne de transmission est aujourd’hui fragilisée par l’urbanisation, la mondialisation des références esthétiques et parfois par un désintérêt des jeunes générations pour des pratiques perçues, à tort selon moi, comme dépassées ou trop contraignantes.
Les concours de beauté peuvent-ils jouer un rôle dans cette transmission ?
C’est une question que je pose régulièrement dans mes travaux, et la réponse est nuancée. Un concours qui prend soin de restituer fidèlement une tradition, en expliquant son origine et sa signification au public, peut effectivement jouer un rôle de sensibilisation auprès d’une jeune génération qui, sans cela, n’aurait peut-être jamais été exposée à cette pratique culturelle. Mais un concours qui se contente d’une utilisation superficielle risque, à l’inverse, de renforcer une forme de désincarnation de la tradition, la réduisant à un simple costume sans profondeur.
Avez-vous observé des initiatives qui vous semblent particulièrement réussies sur ce plan ?
Oui, certaines organisatrices ont mis en place des partenariats avec des associations culturelles locales, qui interviennent directement dans la préparation des candidates pour leur transmettre le sens des éléments qu’elles porteront sur scène. Ces initiatives, encore minoritaires, me semblent constituer une piste particulièrement prometteuse pour concilier exigence culturelle et exigence de spectacle, deux dimensions qui ne sont pas nécessairement incompatibles si elles sont pensées ensemble dès la conception du concours.
Cet entretien avec Pr Aminata Ba met en lumière une réalité souvent négligée par le traitement médiatique des concours de beauté africains : la profondeur culturelle qui se cache derrière chaque parure, chaque coiffure, chaque tissu porté sur un podium. Une invitation à regarder ces événements avec un œil plus attentif à ce qu’ils racontent véritablement des sociétés qui les font vivre.
